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International

La « Mondialivision »…
la colonisation par les médias ?


Extrait de la Chronique « Média et société » sur RFI
(Radio France International), du mercredi 20 avril 2004


« On parle beaucoup de la société de l'information... Nouveau modèle qui tend à régir les rapports entre les pays et les civilisations. Cette société "
de l'information" est certainement une approche souhaitable de "mondialisation" car, si on se base sur les potentialités technologiques qu'elle suppose, on peut penser, légitimement, que la révolution des "TIC" (Technologies de l'Information et de la Communication) permet un égal partage des savoirs, un égal accès à la connaissance, une équitable circulation de l'information, une harmonieuse liberté d'expression des cultures du monde... Certes !

Simplement, pour que cela soit vrai, il conviendrait d'abord que chacun puisse avoir accès à ces masses de connaissances, à ces informations disponibles, à ces savoirs empilés dans les bases de données, à disposition sur Internet notamment... Mais... admettons ! Ou plutôt, admettons que, même si l'ordinateur n'est pas encore assez répandu dans toutes les parties du monde... et véritablement trop peu dans les régions les plus déshéritées, la télévision elle, se taille une place de choix dans de nombreux foyers... Et donc… la télévision constitue peut-être l'outil idéal pour favoriser la circulation des idées et des savoirs... Admettons !

Seulement voilà... là où dans les pays francophones, la colonisation est officiellement rangée dans les poussiéreuses étagères de l'histoire, là où nous nous plaisons à parler d'indépendance économique ou culturelle (autant de domaines où le mot «
indépendance » est peut-être d'ailleurs plutôt synonyme d'abandon), il est une forme de colonisation qui persiste insidieusement et occasionne des ravages... C'est la colonisation de la société de l'information, la colonisation médiatique... Qui perdure, à l'intérieur comme à l'extérieur, comme s'il y avait, allez, lâchons le mot, une "télévision d'en haut... et une télévision d'en bas" !

Un peu facile comme image... expression battue et rabattue depuis plusieurs mois... mais à y bien réfléchir, au sens propre... il y a bien une télévision d'en haut et une télévision d'en bas !... on parle bien de réseau terrestre pour la télévision hertzienne et il y a bien une télévision qui tombe du ciel, récupérée par les paraboles qui fleurissent un peu partout dans les villes, les villages, et les campagnes ! C'est ici qu'elle se terre, la colonisation médiatique, la "
mondialivision" qui vient mettre tout le monde d'accord en abreuvant d'un soda au goût unique, trop sucré pour flatter nos papilles visuelles, un public sidéré, hypnotisé, dont les yeux sont simplement considérés comme des entonnoirs. Et le public se laisse naturellement séduire par ces émissions qui tombent du ciel… de la télé d'en haut !

Devant le déferlement d'images racoleuses venues des télévisions occidentales, devant ces émissions qui ont été éprouvées et amorties dans de nombreux pays... et qui, parce qu'elles sont amorties sur le plan international, bénéficient de budgets indécents par rapport aux pays de la diaspora des suds... comment peut continuer à s'exprimer la culture africaine en matière de production télévisuelle ?

Pour bien comprendre ce qui se passe dans nos pays africains depuis ces 5 dernières années, je vais faire un détour en rappelant quelques événements clés de l’histoire de ce que nous appelons aujourd’hui le PAF… Et pour cela, remontons trente ans en arrière… 1974, éclatement de l’
ORTF… L’ORTF : Office de Radio-Télévision Française… Il y a trente ans, en France, la télévision, télévision d’état, avec seulement 3 chaînes, se démantelait pour constituer des sociétés d’état… une par chaîne et l’INA pour l’archivage, la SFP pour la production et TDF pour la diffusion. Et puis c’est François Mitterrand qui, dans les années 80, a décidé de créer une 4ème chaîne… une chaîne à péage : CANAL + que vous connaissez et qui est à l’origine de Canal Horizon

Et puis, pour des raisons politiques qui seraient trop longues à développer ici,
François Mitterrand a décidé de créer rapidement une 5ème chaîne, une 5ème chaîne à la courte destinée… trop agressivement commerciale, trop racoleuse, ne répondant peut-être pas aux besoins de l’époque, à tel point que certains observateurs se plaisaient à proclamer qu’il y avait une télévision généraliste de trop… Dans la foulée, changement de gouvernement… cohabitation Chirac et privatisation de TF1 ! … Boum ! Et puis ce qu’on a appelé le PLAN câble, et puis les satellites, et puis, et puis… Le paf d’aujourd’hui… avec des chaînes locales, des chaînes temporaires, des chaînes associatives, des chaînes thématiques, des chaînes communautaires, des chaînes par Internet, des chaînes IP par ADSL et bientôt… du haut débit qui passera par le réseau électrique… oui, par le réseau électrique !

Et les producteurs de contenus ont de moins en moins de sous pour faire de plus en plus de programme… alors la production, disons « un peu riche » ne peut s’amortir que par une exploitation internationale… Et pour la production Française c’est déjà difficile à tenir… on n’invente presque plus rien, on importe des formats qui ont été éprouvés ailleurs… on joue la prudence… on cours après la télévision des autres… Et ici, en France, cela a mis trente ans… alors imaginez, dans les pays d’Afrique, cela s’est passé en 5 petites années ! Forcément, c’est la télévision qui racole qui gagne, c’est la télévision paillette et strass, avec ses images déferlantes qui exportent un modernisme parfois douteux mais hypnotique qui balaie tout sur son passage… Et alors ? Si cela plaît ? on ne va tout de même pas forcer les gens à regarder des émissions ennuyeuses ou mal ficelées au nom d’une exception culturelle protectionniste et, il faut bien le dire, un peu ringarde !

Et il en va de l’image comme de toutes les richesses naturelles du continent africain… le blanc vient cueillir les images, les musiques, les modes, l’imagination… et, comme pour le café, les fruits ou le poisson, au lieu d’aider le pays à créer ses propres usines de transformation ou à structurer un réseau de distribution, il pille la matière première et l’exploite… sans rencontrer de concurrence. Parce que la création locale est en danger...La production et les chaînes locales n’ont pas assez d’argent pour entrer dans le jeu de la compétition… et avec moins d’argent encore moins d’attrait… et c’est le cercle infernal de l’exclusion cathodique, la nouvelle forme de la colonisation culturelle, la
MONDIALIVISION, qui met en péril tout un pan de l’économie, mais aussi des cultures et des traditions dont, si nous n’y prenons pas garde, nous serons rapidement orphelins. C’est vrai là-bas, c’est vrai ici, c’est vrai partout.

La multiplication des canaux devait ouvrir des chemins à la diversité culturelle, elle ne fera peut-être qu’ouvrir une autoroute à l’acculturation. Alors que faire ? Réglementer ? Mais réglementer quoi et comment ?… Envoyer des missiles sur les satellites ? Mettre un garde derrière chaque téléspectateur pour qu’il regarde, un peu, les télévisions et les programmes du pays ? »


Richard Joffo



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